Remonter

Souvenirs d'école

Camille Anseaume,
Une grimace pour un sourire

Quand un moment embarrassant devient un moment de complicité. 

Je suis en CE2, assise à ma place, je ne connais personne dans ma nouvelle école, et j’ai envie de faire pipi.
J’ai peur de lever le doigt, de me faire gronder par le maître, et j’ai vraiment envie de faire pipi.
J’ai 8 ans, je suis inquiète, réservée, et c’est trop tard, j’ai fait pipi.
Les secondes qui suivent sont les plus longues de ma courte vie. Je crois voir un tunnel avec au bout de la lumière, je crois voir ma vie défiler, mais non, rien de tout ça, je ne vois qu’une flaque qui grandit à mes pieds, après avoir ruisselé le long de mes collants en laine.
Ce matin ma mère m’a obligée à mettre un kilt écossais. J’aurais dû me douter que le reste de la journée serait pourri. Je réfléchis très vite. Je crois que c’est la première fois que je dois prendre une décision dans l’urgence. Je crois que c’est la première fois que je dois prendre une décision tout court.
Je me vois lever le doigt pour demander la parole, et bredouiller au maître que ma chaise est mouillée. Les regards se tournent vers moi et me dévisagent, eux qui jusque-là n’ont fait que me frôler.
« Mouillée ? » répète le maître, « comment ça mouillée ? »
Premiers ricanements à ma droite.
Mes yeux se troublent, je veux rentrer à la maison et ne plus jamais revenir ici, je prendrai des cours par correspondance, ou alors j’attendrai sur le parking toute la journée comme Jean-Claude Romand, sauf que je ne tuerai personne après.
« J’ai vu des grands pendant la récré, qui jouaient avec le seau », j’ajoute avec un filet de voix.
Le seau, c’est un ancien seau de chantier rempli d’eau, dans lequel le maître plonge l’éponge pour la rincer et essuyer la craie du tableau noir.
Certains visages sont retournés à leur cahier de géographie, le spectacle n’est pas si réjouissant finalement. D’autres continuent à me dévisager en attente d’un rebondissement. Les larmes montent, ma gorge est nouée. Le maître me considère, avec une grande douceur, et la trace infime d’un léger malaise.
Il hésite une seconde encore, une seconde d’un silence rempli de tout ce que les autres n’ont jamais entendu, puis il me dit « Alors tu peux venir prendre le seau, et nettoyer ta chaise. »
Je me suis levée, le kilt et les collants trempés, je me suis dirigée vers le tableau noir, et le maître a repris le cours de sa leçon.
Quelques minutes après, l’incident était oublié de tous.
Pourtant, quand pour la première fois le maître a saisi l’éponge et dû plonger la main dans le seau, il m’a regardée très vite et m’a fait en cachette une petite grimace pour me faire sourire.
J’ai compris qu’il savait, depuis le début.
Depuis ce lundi gris de septembre, je n’ai jamais oublié la beauté de son geste, son abnégation, ni d’aller aux toilettes tant qu’il est encore temps.

Camille Anseaume est écrivain et journaliste. Elle tient également le blog Café de filles, élu blog coup de cœur de la rédaction de ELLE. Son premier roman Un tout petit rien a paru en 2014. Son second roman, Ta façon d'être au monde, vient de paraître aux Editions Kero.

Son site internet : www.cafedefilles.com

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