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Souvenirs d'école

Edgar Morin ,
L'école, un lieu d'amitiés

Quand l'école laisse l'impression d'un nid où les oisillons humains sont nourris de savoir et d'amitié.

A vrai dire le très beau souvenir d'école m'est venu après que je l'ai quittée. Je suis entré au Lycée Rollin (devenu après la guerre Jacques Decour) en classe enfantine et j'y suis resté jusqu'à la philo. J'ai déjà eu le sentiment que je lui appartenais, après mon déménagement suite à la mort de ma mère en 1931 alors que je terminais ma huitième. Mon père voulait que j'aille au lycée proche de mon nouveau domicile, lycée Voltaire, mais je voulais rester au Rollin, ce qui me faisait prendre le métro quotidien aller-retour de Ménilmontant à Anvers, métro devenant aérien de Jaures à Barbes. La partie aérienne du métro m'enchantait à chaque parcours et est liée comme un cordon ombilical à mon souvenir de Rollin. A Rollin, j'eus de bons profs, mais aucun maître qui m'ait laissé empreinte décisive, je m'y fis des amis, ce qui fut très important pour l'orphelin fils unique que j'étais. Quand les cours m'ennuyaient je lisais sous mon pupitre et ainsi j'ai dévoré Balzac Stendhal, Tolstoi, Dostoievski. J'ai vécu l'angoisse de rater le bac et après l'avoir réussi, je rêvais souvent que je le ratais. Je l'ai quitté après la philo, découvert la Sorbonne, la Bibliothèque sainte Geneviève, les cafés du quartier latin. Mais à l'arrivée des troupes allemandes sur Paris, les examens étant suspendus, je me réfugiai à Toulouse où je vécus une nouvelle vie, très intense: c'est alors que me vint de plus en plus intimement la nostalgie de mon vieux Rollin. Il était dans un autre monde de l'autre coté d'une ligne de démarcation infranchissable jusqu'en 1943. Plus les années ont passé, plus mon souvenir est devenu amour de mon Rollin, et revenu à Paris j'ai fait partie de l'amicale des anciens élèves, je n'ai cessé de renouveler mon adhésion et depuis longtemps il n'y a plus aucun camarade de ma classe qui en fasse partie. Mais le souvenir d'amis me poursuit. D'abord Jacques Francis Rolland, que j'ai retrouvé dans la résistance et avec qui je suis resté lié jusqu'à sa mort, puis Claude Dreyfus, communiste, résistant mort en déportation à Dora-Ellrich laissant des parents inconsolables, d'autres très proches mais que la séparation de la guerre a interrompu, Henri Salem devenu Henri Alleg, Henri Macé.... Et quand je passe avenue Trudaine devant sa façade grise et austère, je n'en vois pas le coté caserne, j'en vois le coté cocon et le coté nid où tant de générations d'oisillons humains ont été nourris de savoir et d'amitié.
amicalement
Edgar

Sociologue et philosophe français, Edgar Morin se consacre depuis vingt ans à relever le défi de la complexité qui s'impose désormais, non seulement à la connaissance scientifique, mais aussi aux problèmes humains, sociaux et politiques. Aujourd'hui directeur de recherche émérite au CNRS, Edgar Morin est docteur honoris causa de plusieurs universités à travers le monde. Il est l'auteur notamment de Enseigner à vivre : Manifeste pour changer l'éducation

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